Entrevue avec Janet Laurin
Le mercredi 25 septembre 2002, Denis Gratton, Le Droit
Voulez-vous faire un petit tour avec Janet?
«Les anglophones m'appellent Janet. Les francophones m'appellent Jeannette. Certains élèves m'appellent «mom» ou «mamie». Choisissez le nom que vous voulez. Mais ne m'appelez surtout pas Mme Laurin!
- Quel est le nom sur votre certificat de naissance?, que je lui demande.
- Jeannette Laurin.
- Alors je vais vous appeler Jeannette.
- C'est parfait. C'est comme ça que ma mère m'appelait», rit-elle.
Elle se nomme Jeannette mais son école de conduite automobile sur le boulevard St-Raymond, à Hull, se nomme « Janet & Ray». (Ray, c'est Raymond Sarault, son partenaire en affaires).
«Je préfère le nom Janet, dit-elle. ça fait plus jeune, plus dynamique.»
Elle est pleine d'énergie cette femme. Bouillonnante, vêtue de cuir, les yeux fonceurs, le sourire taquin à la Clémence Desrochers, bien malin qui pourrait deviner qu'elle est âgée de 56 ans et qu'elle est grand-mère de six petits-enfants.
Surtout si vous prenez en considération le métier qu'elle exerce. Parce que Jeannette est la seule femme enseignante de conduite de motocyclette en Outaouais.
«J'enseigne la conduite automobile depuis 25 ans et la moto depuis 15 ans, dit-elle fièrement. Des milliers de motocyclistes de l'Outaouais sont passés dans ma classe. Cette année, plus de 200 élèves ont obtenu leur permis de conduire après avoir suivi mon cour de conduite de moto.
«Certaines personnes trouvent cela un peu curieux qu'une femme de mon âge fasse ce métier, poursuit-elle. Mais moi, j'adore ça. Quand je monte sur ma Yamaha 1100, je me sens tellement libre, tellement heureuse. C'est comme si je danse avec la machine. La moto est une véritable passion que je tente de partager avec mes élèves. Et dire que j'avais une peur bleue des motocyclettes, lance-t-elle.
- Vous aviez peur!?
- Mon Dieu, oui. Mais j'enseignais à l'école de conduite Daniel et, si je voulais garder mon emploi, je devais apprendre à conduire une moto. Alors je me suis achetée une moto et j'ai pris deux années sabbatiques pour apprendre à la conduire, à la maîtriser, à l'apprivoiser. Au bout de quelques jours, la piqûre m'a «poignée» et je conduis une moto depuis. C'est un plaisir fou lorsqu'on apprend à respecter cette machine, à connaître ses limites, ainsi que nos limites.
- Et à respecter les lois, il va sans dire?
- Bien sûr! Moi, lorsqu'un jeune de 16 ou 17 ans arrive à mon école et que son but est de conduire une moto à des vitesses folles, je lui montre la porte. Ici, c'est une école pour apprendre à devenir habile et responsable sur une moto et à respecter la machine. «Je leur dis aux jeunes: tu viens ici pour t'amuser, pour apprendre à maîtriser ce sport qu'est la moto, et non pour te tuer. Mais...»
Elle baisse les yeux, elle pousse un profond soupir. La grand-maman «motard» vêtue de cuir a aussi un coeur fragile.
«Le jeune qui s'est tué en moto l'été dernier, à Hull, il était mon élève. Cet accident m'a tellement fait mal au coeur. Il s'appelait Tommy et il n'avait que 17 ans. Il était parfois casse-cou ce jeune. Je lui répètais souvent: «Tommy, tu ne peux pas conduire comme ça, je vais lire ton nom dans les journaux mon «p'tit torrieux». Alors il s'approchait de moi, il me prenait par les épaules et me disait «désolé Mamie». Il faisait du progrès mais, cette journée-là , Mamie n'était pas là pour le surveiller», dit-elle doucement.
Puis pour changer de sujet, elle raconte cette anecdote drôle qui démontre comment son métier peut paraître inusité pour une femme de 56 ans.
«Ma fille Julie m'appelle pour me dire que sa fille de sept ans, Emmanuelle, raconte des mensonges en classe. L'enseignante avait appelé Julie pour lui faire part de la situation.
«Mais qu'est-ce que Emmanuelle raconte comme mensonge?, ai-je demandé à Julie.
«Les enfants devaient dire devant la classe ce qu'ils aimeraient faire comme métier lorsqu'ils seront grands, lui a répondu Julie. Or, Emmanuelle a répondu qu'elle voulait faire comme sa grand-mère, soit d'enseigner aux gens à conduire une motocyclette. Alors l'enseignante m'a appelée pour me dire qu'Emmanuelle raconte des mensonges en classe!»
«ça ne me dérange pas du tout que certains gens trouvent cela un peu curieux, reprend Jeannette. Bien au contraire. Si un nouvel élève, en me regardant, se dit: «si cette «p'tite vieille» peut le faire, moi aussi je peux le faire», c'est bien tant mieux. Et je crois que je donne un peu plus de confiance aux filles puisque la moitié de mes élèves sont des filles, des femmes. C'est beaucoup, je n'ai jamais vu ça auparavant.»
Jeannette a mené une vie plutôt active. Mère de trois filles, elle a été couturière, pilote de course automobile (!), chauffeur de semi-remorque (!!). «C'était pendant mes deux années sabbatiques, explique-t-elle. J'ai traversé le Canada dans cette semi-remorque.»
Puis elle a découvert une nouvelle passion il y a trois ans: la peinture. Les toiles qui décorent ses locaux sur le boulevard Saint-Raymond sont ses oeuvres. «Ce doit être mon petit côté artistique qui veut sortir», lance-t-elle en souriant.
Mais sa vraie passion, évidemment, c'est la moto.
«Je quitte à chaque hiver et je vais rouler en Californie sur la côte du Pacifique. Quel endroit merveilleux! Je me sens seule au monde, complètement libre. Mais curieusement, je m'ennuie parfois et j'aimerais que des élèves me suivent en moto. J'aime tellement partager ce sport», conclut-elle.
A souligner que Jeannette, ou Janet, organise une randonnée en moto pour tous ses anciens élèves et toute personne passionnée, comme elle, de la moto.
Cette randonnée d'environ une heure baptisée le «Janet Ride» se déroulera dimanche, départ du bar Le Sonic, boulevard Gréber, à Gatineau, à 13 h.
«C'est une première, dit Jeannette. Au printemps, vous avez les salons de la moto qui annoncent l'arrivée de la saison de moto. Mais à l'automne, il n'existe rien pour clore la saison. Alors je veux faire de cette «Janet Ride» une tradition annuelle à laquelle se greffera, l'an prochain, une forme de cueillette de dons pour un organisme de charité. C'est mon but. Déjà une centaine de motocyclistes ont indiqué qu'ils seraient présents, dimanche après-midi. Mais si on peut être plus nombreux, tant mieux!»
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